Lors des représentations élisabéthaines, les différents tableaux de la tragédie étaient enchaînés et c'est uniquement lors de la première édition du texte que les actes et les scènes furent découpés : cinq actes, comportant un petit nombre de scènes au total de cinq. Comment la composition met-elle en valeur les thèmes fondateur de l'oeuvre ?
I - Une composition cyclique.
A - La fatalité de la haine.
Le prologue rappelle combien les rivalités entre les deux familles ont fait couler de sang : "anciennes querelles/ haine ancestrales". La première tirade du Prince comporte un important champ lexical de la vétusté : " dans leurs mains ridées de vieilles pertuisanes". Au dénouement, le prince souligne l'implacable enchaînement des événements qui peut faire songer à un destin transcendants pour ces deux amants " nés sous une mauvaise étoile".
B - Le duel : une scène itérative.
Si les situations conflictuelles se reproduisent de génération en génération, les comportements agressifs se répètent de scène en scène. Excepté le Prince, l'apothicaire et le moine, tous les personnages masculins dégainent leur épée. Suivant l'interprétation érotique suggérée par les valets, l'arme serait ici un symbole phallique et c'est bien autour de la puissance virile que s'exaspèrent les tensions. Comme dans la scène augurale d'Hamlet, le duel hante la cité, appelant à la vengeance.
II - Une structure dialectique.
A - La dynamique des affrontements.
Bien que récurrents, tous les duels n'ont ni la même amplitude, ni la même portées. Ouvrant les actes I et II et terminant l'acte V, ils rythment l'intrigue. De la dispute des valets à la querelle des maîtres, S ménage une progression. Le premier duel ne fait aucune victime. Le deuxième élimine Mercutio, l'ami de Roméo ; le troisième, Tybalt, l'ennemi ; le dernier tue Pâris, le rival promis à Juliette. Le rôle de Roméo se modifie également : il est absent lors du premier affrontement ; lors du deuxième, il s'interpose en vain. A l'acte III, il tue son adversaire pour venger la mort de son ami. A l'acte V, il échoue à apaiser Pâris et le transperce. Cette construction qui s'ordonne de la périphérie vers le centre se resserre autour de Roméo jusqu'à en faire un criminel.
B - La progression des duos.
L'amour connaît lui aussi une transformation au cours de la pièce. Puisque l'intrique est formulée en termes tragiques. " Leur chute infortunée autant que pitoyable", annonce le Choeur dans le premier prologue, le dramaturge l'obstacle en une mise à l'épreuve qui s'accroît de scène en scène. Le soir de la fête, la rencontre noue efficacement le duo des regards et le duel des noms. Les amants découvrent dans une même fascination ce qui les unit et ce qui les sépare, l'initiation à l'amour, les prémisses de la mort. Juliette concentre en un vers son destin : "Mon unique amour né de mon unique haine". Le premier obstacle est l'inimitié que se vouent les deux familles : " C'est une Capulet". Mais au début de l'acte II, les amants ont déjà cet empêchement à une pure formalité : " Il n'y a que ton nom qui est mon ennemi ", "abdique ton nom", requiert Juliette. A l'acte III, S modifie la nature de l'obstacle : avec la mort de Tybalt, le héros qui a transgressé la loi encourt le bannissement. L'exil devient métaphore : Roméo qui était au centre, va être rejeté spatialement à Mantoue, symboliquement au tombeau. A près l'union des amants, le dramaturge invente un nouvel obstacle qui, cette fois, pèse sur Juliette : le projet de mariage avec Pâris, dont la seule issue sera d'avaler la potion du Frère Laurent.
III - Une structure fondée sur la bipolarité.
A - L'acte III, axe médian.
Constituant une ligne de partage entre la cristallisation amoureuse et les tribulations imposées par les familles, l'acte III conduit à la seule perspective crédible : l'union dans la tombe. Il parcourt tous les lieux fondamentaux, des plus externes au plus intime. Il évolue du soir à l'aube, bien que le commencement du jour laisse présager la fin : " [...] Il me semble / Que tu es comme un mort au fond d'une tombe " (III, 5, v.55-56). Du point de vue des thèmes fondateurs, l'acte III s'ouvre sur le premier meurtre commis par Roméo et se referme sur l'unique nuit d'amour. Point de convergence, il concentre toute l'intrigue, tels les miroirs des toiles baroques.
B - La prolifération des doubles.
De part et d'autre de cet axe, S dispose les motifs en échos. Les préparatifs de la fête prennent place en I,2 et 5 et IV, 2 et 4. Les projets de mariage se répartissent symétriquement : Roméo demande à Frère Laurent de l'unir à Juliette (II,2) ; Juliette est promise a Pâris (IV,2). S travaille des motifs implicites qui confèrent à son oeuvre plus de cohérence : ainsi, la feuille comportant le nom des invités, indéchiffrable par le serviteur ( I, 2), constitue un pendant de la lettre envoyée par Frère Laurent (V.2). De même le rêve de Roméo à Mantoue est préfiguré par " J'ai fait un rêve cette nuit" (I,4, v 51). Les jeux de symétrie peuvent associer identité et antithèse. La fin de l'acte II et le début de l'acte IV se déroulent chez Frère Laurent. A l'identité de lieu, S allie des thèmes contraires : l'union du couple - la vie et le don de la fiole-là vie dans la mort. Cette symétrie affecte les mots eux-mêmes, garants de l'unité poétique. Confronté à la mort, Roméo convoque l'image de Charon : " [...] Que le timonier à la barre de ma vie,/ Dirige aussi la voile [...]" (I,4,v.113-114), qu'il reprend au moment de son suicide : "Viens, guide amer,, viens , répugnant nocher, pilote désespères [...]" ( V,3,v.116-117).
Tous les éléments structurels semblent marqués par la bivalence. Du duel au duo, tout est soumis à l'opposition fondatrice de l'identité et de l'altérité. Le duel triomphe dans la vie terrestre, le duo dans le mythe. L'acte III constitue une sorte de mise en abyme de la pièce.