Fondé sur l'unité de temps, la tragédie classique du XVII s. Dispose de vingt-quatre heures. Le drame élisabéthain connaît plus de liberté. Il n'est pas seulement un théâtre de la crise, il joue sur la durée. Comment S associe t - il la durée de l'intrigue, son inscription dans l'histoire et l'atemporalité du mythe ?
I - Un cadre temporel resserré.
A - Une intrigue brève.
L'action se déroule entre le dimanche 14 juillet et le vendredi 19 juillet. Contrairement à certains drames romantiques exposant toute une vie, le dramaturge, dans R & J, concentre ses moyens. Deux événements ponctuent l'action : le dimanche soir,, la fête chez les Capulet (I,5) ; le jeudi, le projet de mariage avec Pâris. Le véritable mariage le lundi soir (II,5) est tenu secret. Contrairement à Calderon de la Barca qui compose la vie est un songe (vers 1633) en trois journées, chacune ayant une unité dramatique, S ne fait pas coïncider actes et journées. Cette temporalité dense se trouve renforcée par des prolepses qui précipitent les héros dans un enchaînement trépidant. L'auteur joue sur des annonces. J quittant R dit " A quelle heure demain/ T'enverrai-je quelqu'un ? "(II,1) ce qui prépare la scène 3. Frère L décrit (IV,1) ce que J fera le mercredi soir (IV,3). Comme dans la tragédie grecque, le spectateur sais déjà : il analyse. L'événement est au sens strict représenté, présenté une seconde fois.
B - Le leitmotiv.
Plus l'intrigue progressent plus le mariage avec Pâris devient une échéance fatale. Capulet ressasse " [...] Va à l'église jeudi" (III,5) et Frère L remarque "Jeudi, monsieur ? Cela laisse peu de temps " (IV, 1). La répétition devient obsédante, elle rend la situation inextricable, elle en fait "un piège" dirait Sartre "une souricière". Aux formules d'instance, le dramaturge ajoute des structures itératives. La nuit d'amour (III,5) renvoie a la scène du balcon ; les préparatifs du mariage ordonnée par Capulet (IV,2) rappellent la fête (I,5). Ces variations sur un même thème donnent une impression de déjà vu, apparentant le théâtre au rêve. Cette construction onirique souligne le jeu des fantasmes et des illusions, chaque personnage étant enfermé dans la sphère de son désir.
II - Les accords esthétiques de l'oeuvre baroque.
A - Le jour et la nuit.
Sur la scène élisabéthaine, il suffirait d'une torche allumée pour signifier la nuit sans autre souci de vraisemblance. Le partage entre l'ombre et la lumière est lié aux tensions intérieures de l'oeuvre. Le couple apparaît nimbé de lumière. La rhétorique précieuse exalte l'éblouissement de l'amant" [...] Archange de lumière/ Tu éclaires la nuit au dessus de ma tête " (II,1). Le dramaturge cultive l'art du renversement : J appelle R "le jour de ma nuit". A la fin le tombeau est transfiguré en " un palais inondé de lumière". S laisse une grande place à l'aube : cueillette des plantes (II,2), éveil des amants (III,5), venue de la N dans la chambre de J (IV,5), éveil de R à Mantoue (V,1). La nuit semble transcrire l'énigme de l'amour. C'est elle qui permet à J de se confier " [...] Le masque de la nuit me cache le visage" (II,1). C'est elle qui sera complice de l'union de ses amants : " Tire ton épais rideau, nuit ou l'on fait l'amour" (III,2). Le spectateur est renvoyé à son imaginaire. L'amour est à la fois rayonnement de lumière et mystère de la nuit, ambivalence qui devient fondatrice des harmoniques baroques.
B - Les saisons et les âges.
Le jeu des saisons est moins prégnant, mais tout aussi symbolique. Fille de l'été, J est née la veille de la Saint Pierre aux Liens, aux dires de sa N (I,3) elle est donc associée à la fête des récoltes le 1er août. Cependant sa conception remonterait au 1 er novembre, jour de la fête des morts. Son destin serait enchâssé dans ce double déterministes des rites de fécondité et d'ensevelissement. Sa mort précoce rappelle la fragilité de l'existence.
III - De l'histoire au mythe.
A - Le passé et l'avenir.
Dès le prologue, le Choeur inscrit l'intrigue dans un contexte historique qui renvoie à des "haines ancestrales". La scène d'exposition dévoile la permanence de ces rivalités entre les deux familles, puisqu'elle oppose maîtres et serviteurs. Il revient au Prince de souligner, lors du dénouement, combien la haine compromet l'avenir de la cité. Métaphoriquement, le passé tue l'avenir. Puisque les parents doivent enterrer leurs enfants, le temps s'inverse. Alors que les Capulet présentait sa fille comme son "héritière sur cette terre "(I,2), il déplore amèrement " la mort est mon gendre, la Mort est mon héritière" (IV,5) comme dans Oedipe-Roi, les générations sont bouleversées.
B - L'atemporalité mythique.
Si les protagonistes de la haine démontrent que le temps humain, celui de L'histoire, fragilise ou compromet le cycle naturel qui aurait laissé la jeunesse s'épanouir, les amants, par leur ferveur, transcendent cette temporalité qui conduit à la destruction. R méditant au tombeau, profère : "Ici je veux fixer mon éternelle demeure". Comme Tristan et Yseult, les amants s'élèvent au - dessus des tribulations terrestres qui déchirent les hommes pour incarner un idéal capable de traverser les siècles et de toucher les consciences. Cet absolu, analysé par Denis de Rougemont dans L'amour et l'Occident (1939), est concrétiser par l'allégorie de la statue. Par delà les souillures de l'histoire, cette J en or pur immortalise les amants et leur cité.
Le temps n'est pas seulement un ensemble de repères. Facteur de rythmes, c'est aussi un élément structurel qui permet d'unir ou d'opposer les situations. La rapidité de l'enchaînement conduit inéluctablement à la mort. Si la méditation baroque sur la fragilité de la vie est menée par Hamlet sur un plan intellectuel, dans R & J elle représente une expérience physique et sensible.