I - Une société frappée d'immobilisme.
A - Une élite figée.
La cité de Vérone est dominée par un Prince qui n'abuse pas de son pouvoir, mais ne parvient pas à restaurer la paix. Le pouvoir religieux n'est représenté par aucune autorité spirituelle. En raison de cette double insuffisance, ce sont les nobles qui imposent leurs propres lois. Capulet se réclame de "la tradition" pour annoncer la fête qui réunira ses hôtes. Il pense marier sa fille à " ce noble comte qu'est Pâris. De même; le destin de lady Capulet a été d'être mariée très jeune et d'enfanter. Cette société tend vers l'immobilisme, car elle repose sur la transmission des mêmes principes.
B - Des serviteurs à l'image des maîtres.
Cette reproduction des comportements se perçoit également chez les serviteurs. Dès la scène 1 de l'acte 1, le dramaturge confronte les domestiques des deux familles, laissant présager les relations entre les maîtres. Le parallélisme des querelles démontre que la société dans son ensemble est menacée par ces attitudes hostiles. Tout est affaire de clan. La rivalité conduit à une intolérance épidermique qui fait s'enchaîner affrontement verbal et affrontement armée : " Nous aurons des mots entre nous, puis des mots et des coups " ( III, 1).
II - Des dynamiques contraires.
A - La haine, une force subversive.
Tybalt concentre en lui une agressivité dont l'origine n'est pas éclaircie. A la différence de lago dans Othello ou de lady Macbeth dont la pièce du même nom, S ne travaille pas ce personnage de l'intérieur. Moins intelligent et moins stratège que Iago, Tybalt est animé d'une haine viscérale. D'ordre physique elle s'apparente à la théorie des humeurs de Burton. Le ressentiment parcourt l'agresseur , " fait tressaillir a chair" (I,5) au point qu'il se déprend de la raison : " [...]je suis hors de moi" (I,5). Dès qu'il entre en scène, Tybalt insulte, provoque. Les phrases qu'il profère sont brèves, empreintes de subjectivité : interrogatives et exclamatives se multiplient. A la fête, il détecte l'adversaire pour immédiatement le rabaisser : " [...] Ce gueux de Roméo" (I,5). L'adjectif que Benvolio lui attribue peint sa vindicte telle une épithète homérique : " le furieux Tybalt (III,1). Il représente l'animalité qui fait primer l'instinct sur la raison et engage la société dans un mouvement de régression. Le prince évoque " des rixes barbares". (III,1).
B - Des tentatives de conciliation qui échouent.
Face à la rigidité d'une société hiérarchisée, deux personnages prennent le parti des amants et s'efforcent de les secourir. La Nourrice apporte une aide matérielle; F L, une aide spirituelle. D'où provient l'impuissance des adjuvants ? La Nourrice coopère sans mesurer le caractère absolu de l'amour de R & J. Faute d'accéder à la spiritualité, elle échoue à les aider. Quant au plan du moine, il est déjoué pour des raisons matérielles, l'épidémie de peste, à moins qu'il ne faille y voir une volonté divine. En outre, après chaque querelle, le dramaturge fait intervenir des membres de la communauté. Les bourgeois attisent le premier conflit, les citoyens essaient de rétablir le droit, les gardes témoignent. Trois attitudes, dont aucune n'est décisive.
III - Une société génératrice d'exclusion.
A - De la difficulté de survivre au non-sens de vivre.
Personnage le plus périphérique, l'apothicaire est marqué par une double marginalité, géographique ( il est réduit à Mantoue) et sociologique ( il est une allégorie de la misère). Sa pauvreté le réduit à l'état animal : " La misère abjecte te fait courber l'échine ", observe Roméo " [...] Va te remplumer" (IV,1). Le pauvre hère oublie son humanité en transgressant la loi. L'argent donné par R soulage le corps autant qu'il empoisonne l'âme. La société bafoue les plus pauvres et les réduit aux dernières extrémités, pendant qu'elle engage les nobles à l'oisiveté. Les amis de R sont toujours happés par le divertissement, au sens pascalien du terme. Ils se détournent, non seulement de Dieu, mais de leurs responsabilités civiles. La vanité de leurs propos laisse pressentir un vide existentiel. Sous le double signe de la folie des hommes et de la satire. Mercutio atteint d'une blessure qui ne serait qu'égratignure" (III,1), témoigne de cette déraison qui est aussi dérision. Faute d'action, l'aristocratie s'auto-détruit.
B - L'aspiration à l'absolu rejetée dans le mythe.
Les seuls personnages capables d'abnégation, épris d'idéal sont éliminés. Leur statut de héros les condamne à la mort et à cette sublimation symbolique qu'est le mythe. Les métaphores poétiques qu'ils choisissent pour incarner l'être aimé, J devenue soleil, R transfiguré en étoile, traduisent leur inadaptation au monde d'ici-bas. Descendant des famille maudites, les deux amants n'ont pas de place sur cette terre.
La cité de Vérone n'est pas appréhendée du seul point de vue historique - aux environs de 1220, les Montaigu ont soutenu les Guelfes, le parti du pape, tandis que les Capulet s'engageaient auprès des Gibelins, le parti de l'empereur. Elle constitue également un microcosme dans lequel la société élisabéthaines peut saisir des modes de fonctionnement, ses aspirations et ses limites. Chauteaubriand soulignait en 1836 la portée universelle de la méditation shakespearienne : " Quel rapprochement de tous les langages, de toutes les scènes, de tous les rangs de la société ! "