Sue la liste des personnages, la Nourrice est mentionnée à la dernière place. Sans identité, définie par sa fonction, bien qu'elle ne soit pas explicitement rattachée à J, elle semble une figure subalterne. Or, sa présence va crescendo (de I,3 à IV, 5) puis disparaît à l'acte V. Sachant que d'Eschyle à Euripide, la nourrice est un personnage de la tragédie, de quels enjeux dramaturgiques et esthétiques cette création shakespearienne est-elle représentative ?
I - Une fonction dramatique importante.
A - Un intercesseur.
Sur la scène, la Nourrice est d'abord un corps en mouvement : elle circule d'un espace à l'autre. Liée à la maison des Capulet, elle se manifeste dans le jardin, comme dans la chambre de J. Elle accède à l'intimité de l'héroïne. Lorsqu'elle se déplace dans la ville, elle est accompagnée de son valet Pierre (II,4). Souvent chargée d'une mission, elle met en relation les êtres. Elle cherche R, convainc J de se rendre chez le moine (II,5), R de retrouver son amante (III,3). De même, elle fait circuler les accessoires : elle apporte dans le jardin l'échelle confiée par le valet de R (III,2) ; l'anneau remis par J est donné comme gage à l'amant (III, 3). Tous ces objets sont représentatifs de l'unité réelle ou symbolique du couple.
B - Une messagère.
Dans les tragédies, le messager est l'interprète du destin. Une messagère apparaît dans le premier opéra Ofeo de Monteverdi en 1607. Sans avoir la dignité de cette messagère, la nourrice sert parfois d'entremetteuse, annonçant le rendez-vous nocturne (II,5), le désir de sa maîtresse de revoir R, l'arrivée de Lady Capulet (III,5). Elle se hausse à la grandeur tragique lorsqu'elle doit annoncer la mort de Tybalt ou celle de J. Suivant les situations, elle élève de la verve comique - Mercution la traite de "maquerelle" (II,3) ou de l'inspiration tragique.
II - Une figure diversement considérée.
A - Un personnage décrié.
De condition modeste, la Nourrice est le personnage le plus contesté de la pièce. A l'extérieur de la maison, Mercutio raille à travers une chanson d'un goût douteux sa vieillesse, sa laideur, son immoralité, la transformant en repoussoir comme dans les farces ou fabliaux. A l'intérieur, Capulet s'emporte contre sa conduite et son langage (III,5). Restée seule, J contrariée dans son amour, la discrédite avec véhémence : " Vieille sorcière ! Démon perfide !" (III,5). Comme de nombreuses servantes de comédie, elle est capable de s'opposer à la volonté de ses maîtres.
B - Opposante ou adjuvante par rapport à J ?
Dans les Contes, la nourrice est souvent un substitut de la mère. Or dans R & J, lady capulet est présente. S fait de la nourrice un personnage haut en couleur qui renvoie la mère dans l'ombre. L'intérêt qu'elle porte à J est perceptible quand elle demande a R de ne pas abuser de son innocence. Son intimité avec la jeune fille se révèle dans le partage des secrets et des moments importants : c'est ainsi avec la nourrice que J choisit sa toilette de mariée (IV,3). Elle se manifeste aussi dans les noms qu'elle lui adresse en tentant de l'éveiller (IV,5), dans l'affliction qu'elle montre devant le corps inanimé de la jeune fille. Par sa filiation avec la scène tragique, la N tient aussi le rôle de confidente ; après le meurtre de Tybalt, elle engage J à épouser Pâris car, femme de bon sens, elle s'adapte à la réalité. Elle aide les amants à se retrouver ou les engage à se séparer (III,5). Elle adopte deux attitudes contraires : elle est adjuvante, tant que le bonheur semble possible ; opposante, dès que s'esquisse le tragique avec le bannissement de R.
III - Un être de parole.
A - L'amour du verbe.
La N n'a pas d'équivalent dans la famille Montaigu : ni l'insignifiant Balthazar, ni les amis de R, issus de la noblesse, ne peuvent lui correspondre. Par son statut intermédiaire entre servante et amie, elle est d'abord une voix. Elle se distingue des gens du commun qui perlent en prose : comme les héros, elle a le droit au vers blanc. Elle manifeste un goût immodéré de la parole et Capulet l'admoneste : " tenez votre langue" (III, 5). Sur le mode comique, elle fait languir J en brossant l'éloge de son amoureux, dans une parodie de portrait précieux : "pour ce qui est de la main, du pied et du corps" (II,4), sur le mode tragique elle laisse longtemps planer le doute sur l'identité du défunt : "il est mort" (III,2). La voix de la N dispose d'une grande diversité de registres. Elle peut s'égarer dans les métaphores érotiques : parlant de Pâris, elle le soupçonne de vouloir "aller a l'abordage" ( II,3) ; pour R , il s'agira de "grimper jusqu'au nid d'une oiselle (II,4). Confrontée au deuil de sa maîtresse, elle retrouve les accents du coryphée déplorant la mort des héros : " ô jour de malheur ! " (IV,5). Sa tessiture peut se déployer du sarcastique grivois au pathétique.
B - Un contrepoint au duo amoureux.
Tout au long de la scène du balcon, comme une dissonance au duo lyrique un "madame !" (II,1) proféré par la Nourrice, qui vient des profondeurs de la maison, peut être de la conscience de J. Cette répétition brise l'harmonie ; principe de réalité, elle s'oppose au thème musical que développe la voix de J : " la langue des amants, la nuit, a un son argentin/ comme la musique la plus suave [...].
Pièce essentielle dans le dispositif scénique, la N, par les rôles contradictoires qu'elle peut jouer, par le langage double qu'elle invente, relève de l'esthétique baroque. Par sa vieillesse et sa laideur, par son prosaïsme, elle apparaît comme un faire valoir de Juliette.