Afin de donner une image historiquement vraisemblable de la cité-Etat de Vérone, S choisit de symboliser le pouvoir politique par le Prince et le monde ecclésiastique par Frère L. Que représente pour l'Angleterre protestante cette figure monacale au coeur des conflits ?
I - Un homme d'action
Bien que le spectateur le découvre dans le jardin des simples et que les amants le consultent dans sa cellule, le moine intervient dans l'action de manière déterminantes. Il unit les jeunes gens en dehors de tout consentement parental. Confronté à la détresse de J, il lui propose le narcotique, afin de préserver son honneur, et échafaude le plan de la fuite à Mantoue. N'appartenant à aucune des deux familles, n'étant pas inféodé au pourvoir politique, Frère L est libre. C'est parce qu'il n'est pas initialement impliqué, qu'il peut tenter d'infléchir le cours des événements.
II - Une figure de conseiller et d'adjuvant.
Absent de l'acte I, le moine est présent jusqu'au dénouement. Son importance tient surtout aux moments où il est consulté par les amants : par R, après la rencontre dans le jardin et après la mort de Tybalt ; par J, avant l'échéance du jeudi. En qualité de confesseur, il jouit de l'entière confiance des jeunes gens, comme de celle des parents, et se révèle un conseiller clairvoyant. A R, prompt à s'enflammer et à désespérer, il prêche la tempérance : "Aime donc avec mesure [...]" (II,5). Il exige de lui clarté et honnêteté : le chiasme " A confession douteuse, douteuse absolution" (II,2) équivaut à une règle de vie. Il lui apprend à relativiser en louant les ressources de son esprit, ce qui peut rappeler la parabole des talents de l'évangile. Il incarne la figure de père que le jeune homme n'a pas trouvée en Montaigu. Toutefois, le doute qui s'empare de J au moment de boire le philtre ébranle sa confiance.
III - Une référence spirituelle.
Si bien des protagonistes briguent le pouvoir, Frère L recherche le savoir. Il admire la diversité de la nature, oeuvre de Dieu. Cependant le jardin devient une métaphore de la Cité : "Deux princes ennemis campent ici face à face" (II,2). Confronté au mal, il se tourne vers la philosophie, " ce doux lait face à l'adversité" (III,3); et grâce à la raison, détecte en R une nature double. Sa seconde source de sagesse est la foi. S se réfère au rayonnement spirituel de Saint François d'Assise en cette fin du XIII s. Confronté à Frère Jean, le moine a l'intuition qu'un pouvoir transcendant a contrarié ses plans.
Conclusion :
Homme d'étude, homme d'action, homme de foi, Frère L est l'une des rares figures positives de la tragédie, guidant les héros. Son projet de "Changer la haine en un parfait amour" (II,2) paraît utopique, mais il a le courage de défendre un idéal et les valeurs fondamentales de l'homme.