R et J aurait aussi bien pu s'intituler Les Montaigue et les Capulet. Dans les deux cas, le titre montre à quel point cette tragédie est avant tout celle des noms. Le nom, symbole de l'appartenance d'un individu à une famille, joue ici le rôle de la fatalité car il condamne, par avance, l'amour des deux héros. Examinons comment S nous rappelle l'importance de ce nom.
I - Symbolique des noms
A - Des noms symboliques.
- Les patronymes Capulet (qui rappelle le mot latin "caput" la tête, le chef) et Montaigue (qui évoque la hauteur) témoignent de la lutte pour pouvoir qui se livrent les deux familles;
- R c'est le pèlerin en italien, mais lu à l'envers, le nom ressemble à "amor". La nourrice rapproche son prénom du romarin, plante des mariés ( acte II, sc 4).
- Le prénom J évoque Juillet, le mois de naissance de la jeune fille.
- Benvolio est bien, dans la pièce, celui qui veut le bien.
B - Des noms qui en évoquent d'autres.
- Mercutio évoque Mercure, le messager des dieux aux sandales ailées ;
- Tybalt, que Mercution compare à Tybalt le Prince des chats ( acte II, sc 4), est sans doute à rapprocher de Tibert, le chat du Roman de Renart;
- Le nom de P rappelle le prince troyen qui permit a Aphrodite de remporter le concours de beauté et sui eut droit en échange à la plus belle femme du monde : Hélène.
C - L'absence de nom.
- Les parents n'ont pas de prénom : ils n'ont aucune individualité et ne sont que l'incarnation de la famille ;
- Les prénoms R & J ne sont jamais directement suivis des noms de famille : individualité des amants et famille sont bien dissociées;
- Quelques personnages n'ont que des prénoms : les serviteurs des deux maisons ( Balthasar, Samson, Grégoire, Peter) ou les serviteurs de Dieu (Frère Laurent, Frère Jean).
II - R, un personnage en quête d'identité.
A - Amour et identité.
- Désespéré dans son amour pour Rosaline, R n'a plus d'identité : " Ce n'est pas R, ailleurs est R" dit-il de lui (acte I sc 4 ).
- Selon Mercutio, il semble redevenir lui-même en tombant amoureux de J : " à présent tu es R. A présent tu es ce que tu es, par art aussi bien que par nature". ( acte II, sc 4)
- Par amour pour J, il est prêt à être rebaptisé et à s'appeler " amour" ( acte II,sc 2).
B - Haine du nom et autodestruction.
- R renie son nom et même son prénom lorsque J le demande : " Dorénavant je ne serai plus jamais R" ( acte II, sc 2). Il dit haïr son nom puisqu'il fait horreur à J ( acte II, sc 2)
- Après avoir tué Tybalt, il veut extirper son nom de son corps ( acte III, sc 3).
- R est prêt à mourir si J l'exige. ( acte III, sc5). A la fin de la pièce, il meurt pour elle et parce qu'il la croit morte.
C - Roméo Capulet.
- Lors de la scène du balcon, J l'épouse à abandonner son nom et en échange, à la prendre toute entière. Le ,nom des Capulet est-il compris ?
- Il semble que oui puisque, après le mariage, il parait avoir adopté le nom des Capulet. Il dit Tybalt " bon Capulet - et ce nom, il m'est cher / Tout autant que le mien"( acte III sc 1)
-R meurt dans le tombeau de la famille Capulet.
III - J : entre adoration et déni du nom.
A - Entre haine et adoration du nom.
- Des qu'elle découvre l'identité de R, J prend conscience du problème de son nom : " Que je doive aimer mon ennemi détesté" (acte I, sc 5).
- Pourtant, elle se délecte à dire le nom de son amant : " ô beau Montaigue", " Doux Montaigue" ( acte II, sc 2). Faisant allusion à Echo, elle veut même répéter en le criant du nom de R;
- Mais souvent elle s'approprie son amant en faisant précéder son prénom d'un déterminant possessif (acte II, sc2 ; acte V sc 3)
B - La femme castratrice.
- J exige que R renonce à son nom et à son prénom : elle ne fait pas de différence. Le prénom ne suffit donc pas à créer l'individu : peut-être parce qu'il a été choisi par les parents, il rattache toujours la personne à sa famille;
- Pourtant elle présente ce nom comme l'essence de R, elle ne dis pas " Pourquoi t'appelles-tu R ?" "Mais pourquoi es-tu R ? "(acte II, sc 2).
- En le dépossédant de son prénom, elle le prive d'existence, elle condamne à mort.
C - Le nom et la chose.
- J tente de justifier son amour en dissociant le nom et la personne ( acte II,sc 2).
- Pour mieux s'en convaincre, elle prend l'exemple de la rose et poursuit sa réflexion : le nom, même le nom commun, est arbitraire et n'a aucun rapport avec la chose qu'il désigne;
- Pourtant, comme par ironie, à la fin de la pièce, J meurt mais son nom lui survivra, attaché à jamais à la ville de Vérone ( acte V, sc 3).
Conclusion :
Les prénoms des amants de Vérone sont mondialement connus, leurs noms le sont moins. Ces prénoms symbolisent une certaine forme d'amour : ils sont donc inséparables d'une manière d'être, de penser et d'agir. Vouloir dissocier le nom et la chose semble par conséquent impossible et R & J ont eux-mêmes échoué à le faire.